Il m’aura fallu du temps pour écrire ce billet depuis le retour du Salone del Gusto et de Terra Madre à Turin. 

Je ne voulais pas être faussement révoltée ni me joindre au chœur des hourras pour avoir goûté un Brunello extraordinaire, et des tomates cerises divines…

J’ai pris le temps de la digestion, de soupeser mes mots, de clarifier mes opinions. Car je suis adhérente Slow Food depuis 2 ans.

Je me suis inscrite à la suite d’une Assemblée Générale conviviale, généreuse, où chacun était invité à participer, à donner des idées d’actions, à parler alimentation et durabilité avec  ses mots et sans jugement.

 

Comme je sais que Slow Food est loin de faire salles combles en France, je vous en rappelle les principes : « Manger Bon, Propre et Juste ».  Au quotidien, privilégier le local, le contact direct avec le producteur, pour retrouver le Plaisir du Goût. Jusque-là, rien de compliqué, et même, cela peut paraître constituer une copie pâlotte des mouvements bio ou locavore.

Moi-même, je me suis longtemps posé la question de la légitimité de Slow Food dans notre paysage alimentaire. J’associais Slow Food à un club élitiste de bons mangeurs, se pâmant devant un jambon à 200 euro le kilo parce qu’ils le valaient bien.

 

Et puis, alors que je ne comprenais qu’à peine ce que le concept de « Produit Sentinelle » signifiait  (pour que vous alliez plus vite que moi dans votre apprentissage, une sentinelle est un « projet de sauvegarde et de relance d'un produit alimentaire, par sa promotion auprès de connaisseurs, amateurs ou professionnels » dixit Slow Food, par exemple, en Auvergne : la lentille blonde de Saint-Flour et les fromages au lait de salers), je suis allée en novembre 2011 à Euro Gusto avec mon Convivium (avec lequel  je ne vis pas tous les jours, malgré les apparences… Un convivium est une association locale qui dépend de l’association internationale Slow Food, pas un ashram version romaine…), et là, j’ai participé à l’animation de « l’Espace Transmission » (Merci Eva pour ce très beau moment) qui portait si bien son nom : des artisans de renom, des meilleurs ouvriers de France, qui montraient un geste, une technique, à un jeune apprenti devant un public attentif…

Le message était beau, généreux, durable.

Les Sentinelles prenaient sens pour moi : la rencontre de petits producteurs, le travail de fourmi mené par l’association Kokopelli, la préservation de notre patrimoine, des histoires qui se faisaient corps et saveurs…

 

Je trépignais donc d’impatience à l’idée d’aller au Salone del Gusto et à Terra Madre, il y a bientôt un mois. Je voulais renouveler cette expérience, et on m’en parlait tellement comme d’un évènement incontournable et bouleversant ! Je faisais en plus partie des délégués Slow Food catégorie Cuisiniers, ce qui motivait encore davantage la bonne élève que je suis, à être à l’écoute de tout ce qui pouvait se passer et se décider là-bas.

C’est peut-être mon éducation légèrement catho qui me faisait espérer un grand rassemblement œcuménique centré sur l’alimentation, une belle communion gourmande et durable ; Ou bien mon côté utopiste et naïf, qui me poussait à croire que le Monde pourrait changer en quelques jours…

 

Reprenons dans l’ordre :

Dans les anciens bâtiments des usines Fiat à Turin, a lieu tous les deux ans le Salon du Goût Slow Food : un millier de stand, 200 000 visiteurs en 4 jours, des producteurs du monde entier, sentinelles ou non.

A cela, jusqu’à l’avant-dernière édition s’adjoignait un Rassemblement du réseau Terra Madre, c'est-à-dire des « communautés de la nourriture »… Et là je sens que je vous perds…

Le grand problème de Slow Food (qui est aussi le mien !), c’est qu’il a sans doute tendance à se perdre en verbiages et en qualification de chaque chose…  

Les Communautés de la Nourriture sont des « groupe(s) de petits producteurs durables, souvent unis par la production d’un aliment particulier et étroitement liée à une zone géographique. »

A Terra Madre, ils avaient donc l’occasion de croiser leurs expériences, réfléchir ensemble aux avancées possibles, avoir pour une fois droit à la parole.

Pour cette édition du Salon, Slow Food avait décidé de réunir les deux évènements : ouvrir Terra Madre, ses conférences et ses rencontres au grand public.

A priori, je me réjouissais de cette décision : cela me paraît absurde de mettre des cloisons entre producteurs et consommateurs lors d’un Salon organisé par une association qui met un point d’honneur à les rassembler le reste du temps.

 

IMG_1807 La cérémonie d'ouverture

IMG_1811Des jeunes de l'Univerité du Goût de Bra

IMG_1816Le discours de Carlo Petrini

IMG_1819Une infime partie du Salon, avant l'assaut des visiteurs

IMG_1822 le jardin de la biodiversité au centre du Pavillon

 

Dans les faits, je dois dire que j’ai été un peu déçue…

J’aime les beaux produits, ça c’est sûr… Mais là…

Je me suis trouvée immergée dans un dédale de stands tous plus achalandés les uns que les autres. La partie italienne du Salon sentait la surconsommation à plein nez. Des jambons par milliers, des fromages par quintaux, des flots de vins, d’huiles et de condiments en tout genre.

Parmi de vrais producteurs, dont des sentinelles quasi impossibles à différencier…, des industriels qui derrière des packagings rétro et étiquetés « développement durable », avaient l’occasion de redorer leur blason…

Et entamer une conversation avec les exposants, qui espéraient coûte que coûte rentabiliser leur stand relevait du défi !

IMG_1841

IMG_1842

 

 

 

 

 

 

 

 

 

les tomates de sicile

IMG_1845

IMG_1843

IMG_1851

 

 

 

 

 

 

 

 

l'oenothèque, une démonstration de cuisine, et un atelier cuisine avec écran vidéo et interprète...

 

 

 

 

 

 Olivier Assouly dans son article sur un blog lemonde.fr (Slow Food à l'heure du consumérisme culinaire) résume très bien cette récupération de l’idéologie Slow Food par la grande-machine à broyer de la consommation.

Il m’a fallu un bon moment avant d’accepter cette situation. D’autant plus que je discutais soir et matin dans le bus qui nous amenait dans nos familles d’accueil (si adorables et accueillantes), avec des producteurs, des étudiants, des cuisiniers tous investis dans une vraie démarche durable et joyeuse. Tous avaient envie de donner un grand coup de pied dans la fourmilière et étaient impatients que les choses bougent.

 

Des discours, il y en a eu.

Par Vandana Shiva, Prix Nobel 1993 en sciences dites alternatives, qui mettait ses tripes sur la table pour défendre le Droit à la Souveraineté Alimentaire et s’insurgeait contre la Propriété Intellectuelle sur les Semences,

Par Carlo Petrini, qui exhortait à un combat avec le sourire ;

Par José Graziano Da Silva, secrétaire général de la FAO, qui démontrait l’urgence de changer nos comportements de consommation.

Et une brillante intervention de Dario Fo (génial Prix Nobel de Littérature 1997) toujours bon pied bon œil, jouant un zanni (paysan) qui ruiné, commençait à se manger lui-même.

 

A la Cérémonie d’Ouverture, on avait envie d’y croire.

Je m’étais fixé tout un programme de conférences… Et puis, lâché dans cet endroit si vaste, on ne sait plus où donner de la tête… Tant d’ateliers, de choses qui se passent en simultané… On est tout de suite soûlé et on en vient à se demander quel est le but de ce grand barnum.

IMG_1852 exposition d'épices

IMG_1854 Une exposante lybienne qui vendait une pâte de dattes aux amandes exquise...

IMG_1856 Sur le stand de l'Indonésie, dégustation de riz cuit avec un mélange d'herbes et d'épices,

IMG_1857 Présentation sur feuille de palmier, avec noix de coco craquante et boeuf séché en poudre, un délice!

IMG_1858 Un échantillon de la biodiversité péruvienne

IMG_1860

 

IMG_1862

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

des graines tellements belles qu'il seraient dommage de les manger!!! Et une agricultrice péruvienne qui me disait que sa robe avait nécéssité 15 heures de broderie... (et pas par moi, ça c'est certain!)

 

 

Les intervenants avaient beau être passionnants, leur combat au quotidien absolument nécessaire et juste, les conférences étaient souvent plombées et ne donnaient que des informations très superficielles.

Dans la partie internationale, si les producteurs en costume traditionnel de leur pays, avaient demandé un euro pour chaque photo prise par un visiteur qui ne leur a pas adressé un mot, ils seraient repartis avec bien plus d’argent que  ce qu’a dû leur apporter les ventes sur leurs stands.

Plutôt triste ma foi…

Et en même temps, Slow Food n’y est pour rien…

 

Au contraire, Slow Food leur a donné l’opportunité de se montrer, de se faire entendre… Et au quotidien, il y a des antennes Slow Food partout dans le monde où des bénévoles issus du cru, cherchent véritablement à résoudre les problèmes concrets des producteurs, se battent pour que la Souveraineté Alimentaire ne soit pas qu’un vain mot, avec le programme 1000 Jardins en Afrique par exemple.

IMG_1818

IMG_1832

IMG_1833

IMG_1837

IMG_1838

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

le Programme de réchauds éco-responsables promus par la PNUE. Bernard Charret, grand homme de coeur et grand cuisinier en démonstration: lentilles blondes de Saint-Flour et Porc Noir de Bigorre... Petit épeautre de Haute Provence de Dagobert...

 

 

Et puis, c’était l’occasion de découvrir des Programmes Environnementaux Innovants qui seraient si faciles à mettre en œuvre si la volonté publique y mettait un peu du sien : ainsi le Programme des Nations Unis pour des réchauds Eco-Responsables, qui permettent aux populations défavorisées d’utiliser moitié moins de combustibles (d’où moins de fumées toxiques, moins d’arbres coupés, moins de temps passé pour les femmes à la corvée du bois).

C’était l’occasion aussi de sentir la force du mouvement Slow Food Youth Network, qui avec ses Eat-In, ses Disko Soup et autres manifestations alliant convictions et plaisir, insuffle dans cette grande association si hiérarchisée et compartimentée, de la fraîcheur et de l’improvisation  (à condition toutefois qu’il accepte au maximum les dinosaures que nous sommes, nous qui avons passé les trente ans !)

 

IMG_1823

IMG_1824

 

 

 

 

Beaucoup de positif en somme.

 

 

A mon adhésion à Slow Food, le deuxième pilier de leur charte de valeurs, La Haute Qualité Alimentaire,  me semblait très abscond… Depuis le Salon du Goût, je me rends compte que c’est lui qui est fondamental pour comprendre ce mouvement.

 

Sur le site de Slow Food, on lit :

 

«Slow Food veut promouvoir une nouvelle manière d’aborder l’alimentation, indissociable de l’identité et de la culture, basée sur la liberté de choix, sur l’éducation, sur l’approche pluridisciplinaire de la nourriture : une “Haute Qualité Alimentaire” de tous les jours qui permette à chacun de se nourrir avec plaisir tout en exerçant sa responsabilité sociale et environnementale.

 

Slow Food se consacre à la protection des méthodes de culture et de transformation respectueuses de l’environnement et équitables, qu’elles soient traditionnelles ou innovantes, à la valorisation des spécificités culturelles, à la défense de la biodiversité et au soutien des communautés locales de la nourriture travaillant en harmonie avec l’écosystème qui les entoure. »

C’est sûr que tout cela a un côté  « belles paroles » et qu’on attend avant tout de l’action.

Mais il faut bien de temps en temps se poser pour avoir une vue d’ensemble des problèmes. Ainsi le Salon du Goût a été pour moi une source de réflexion très prolifique pour orienter mon modeste rafiot.

J’y ai rencontré des gens passionnants avec qui j’ai questionné mon appartenance à Slow Food.

Une Association Internationale fraie bien sûr en des eaux troubles où elle est obligée de faire des compromis pour rester à flots…

C’est très violent lorsque l’on s’en rend compte. J’aimerai tellement n’avoir que des surprises positives, ne rencontrer que des gens soucieux de leur prochain, animés par de belles passions,  mais nous sommes pétris de contradictions, tous autant que nous sommes. Disons que le Salon m’a déniaisée, et plutôt que de rendre mon tablier, je préfère continuer à parler local, plaisir, développement durable et souveraineté alimentaire, lors de mes cours, de mes interviews et lorsque je cuisine. Etre Slow est un état d'esprit, qui ne dépend pas de l'appartenance à une association ou non. Je reste adhérente parce qu'ensemble, dans notre convivium, nous essayons de bouger les lignes, parce que grâce au réseau, je rencontre des gens formidables dont les actions m'inspirent. Et c'est déjà beaucoup. Vous ne trouvez pas?

 

Articles qui pourraient vous intéresser :

Euro Gusto

Carlo Petrini à l’AG Slow Food France

L’interview de Carlo Petrini à retrouver sur mon site La Table de Clémence

Celle de Véronique Jal sur la même page.